Roses anciennes normandes : " Le Jardin des oubliées " 

 

 
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  Rosa pallidior, la "Rose pâle"

et

Jenny

 

L’identification d’une rose est souvent le fruit d’une certaine intuition, de la persévérance et du hasard.

Je viens donc d’identifier avec certitude une Rose dont il me semble qu’on a perdu la trace depuis fort longtemps.

Il s’agit de Rosa gallica ’‘Pallidior’ : c’est le rosier à fleur double toute pâle. 

Cette rose est déjà connue au XVIIe siècle: les frères Gaspar et Jean Bauhin décrivent Rosa rubra ‘Pallidior’ comme « Remarquable, aux fleurs assez peu rouges ordinairement simples et pétales larges, arbuste généralement sans épines  ». Il existait donc déjà à cette époque deux formes de Roses pâles, une simple à cinq pétales et une semi-double, celle que je viens de retrouver. La forme semi-double est mentionnée près d’un siècle plus tard dans l’ouvrage de Tournefort Institutiones Rey Herbariae,  référencée H.R. Monsp. (Présente donc dans le Jardin botanique du roi (H. R. = Hortus Regius) de Montpellier) et enfin dans le catalogue de Prévost fils de Rouen en 1829 (n° 256). Mais en 1835, dans celui de Gustave Thierry de Caen, où 1200 variétés sont déjà décrites, cette rose n’est plus mentionnée, pour ne prendre que cet exemple normand.

Notons que les Roses galliques -le non de Rosa gallica, Rose de France- a été donné par Linné en lieu et place de Rose rouge, Rosa rubra, qui fut utilisé pendant plusieurs  siècles. ‘Pallidior’  appartient donc au groupe des Roses Galliques.

Prévost mentionne plusieurs noms synonymes pour ‘Pallidior’ : ‘Porcelaine’ selon Descemet ; ‘La Coquette’, ‘La Pyramidale’ à Rouen ; ‘Grande Couronnée’. ‘Belle de Cels’. ‘Rose Varin’. Damascena mutabilis, selon de Pronville. C’est dire combien cette rose fut appréciée.

Sur le plan botanique, Prévost fils, dont nous pouvons aveuglément faire confiance à sa rigueur dans son remarquable travail de botaniste des roses, classe ce rosier dans « l’espèce des Rosa provincialis », un sous groupe des Roses Galliques, qui se différencie par « leur ovaire beaucoup plus long et toujours rétréci au collet ». D’autre part, les appendices qui bordent trois des sépales peuvent être « distiques, spatulés ou lancéolés, mais jamais subulés », précise rigoureusement Prévost fils. Il décrit ainsi notre ‘Pallidior’ « Ovaire glabre au sommet. Fleur grande, multiple, rose clair devenant presque blanche. » Le bouton est ové et le pédoncule couvert de poils raides, la tige couverte de poils aiguillonnés, le pétiole est nu et la fleur est comme contournée.  

L’odeur de cette fleur est particulière et agréable disait-on, elle ne se perdait pas à la dessiccation.  Les pétales étaient conservés secs ou salés. Leur saveur, dans un premier temps douceâtre, devenait dans un deuxième temps âpre et amère. On en faisait un sirop : le sirop de rose pâle qui avait des vertus légèrement purgatives et astringentes.

C’est en passant en revue des photos de mes roses au Jardin des Oubliées  à Balleroy et des clichés de lithographie que mon ami Daniel Lemonnier, avec lequel je travaillais, me mit la puce à l’oreille, en remarquant un détail propre à cette rose dans ses pétales un peu tourmentés !

J’attendais donc le printemps 

Une fois de plus, c’est en Normandie qu’un rosier ancien est retrouvé : est-ce le hasard ? Est-ce la persévérance ? Dans tous les cas, la longue histoire des Normands et des Roses se pérennise et vérifie l’attachement au genre Rosa qu’a ce peuple dont on fête, cette année, les onze siècles d’existence !

 

 

La Rose 'Jenny'

 


Gustave Thierry a installé à Caen, au début du dix-neuvième siècle, un établissement horticole qui eut une renommée nationale: il possédait la collection de plantes grasses qui tenait la première place en France et probablement avec la culture des orchidées, la seconde place. Son catalogue de Roses de 1835 - 1836 où 1200 variétés  y étaient commercialisées, c'est à dire à peu près tout ce qui existait à l'époque, témoigne de sa passion pour ce beau genre !  Il y désignait les roses nées dans le Calvados par une astérisque . Quatre-vingt variétés ont été créées par Gustave Thierry et, seul, l'hybride de chine 'Chênedollé' ramené en France par Daniel Lemonnier,  reste connu !  

Gustave Thierry fut très souvent encensé pour son travail et pour la qualité de ses plantes lors d'expositions horticoles où il se plaçait volontairement hors concours.

 Les descriptifs peu orthodoxes des roses qu'il avait créées et qu'il expose dans les comptes-rendus de la société d'horticulture de Caen et du Calvados en 1842- 1843 me laissent un peu interrogatif . En effet, le vocabulaire choisi pour les décrire ne correspond en rien avec tout ce que j'ai pu lire jusqu'alors dans les ouvrages horticoles consacrés à la botanique des rosiers.

Chimiste de formation, Gustave Thierry n'utilisait pas le vocabulaire botanique de ses confrères horticulteurs, et il ne donnait que peu de précisions pour décrire ses obtentions. Est-ce à cause de cela que la majorité de celles-ci est considérée comme disparue ?

Néanmoins, je pense avoir ré-identifié une de ses roses !

Le rosier, objet de cette étude, me fut donné par un ami de Caen qui le tenait lui même d'un de ses collègues de travail.  Il voulait se débarrasser de cette plante ne fleurissant qu'une seule fois par an, ce qui le désespérait ! Lassé, sans doute aussi, par cette rose  présente dans son jardin de famille depuis toujours ! Ce fut la première rose que je recueillis dans mon jardin qui allait devenir le 'Jardin des oubliées'. Je retrouvai également cette même variété dans une haie bocagère entourant une très petite maison abandonnée,  en bordure de route, sur la commune de Mandeville en Bessin. Un ami paysagiste qui entretenait les jardins d'une propriété située en face m'indiqua sa présence. Une bouture fut prélevée sur un rosier similaire en bordure de route, dans une haie entourant un potager, dans la Côte du Haut Chêne sur la commune de Lison. Cela correspond à mes premières investigations campagnardes des années 1990 ! 

Cela fait donc plus de vingt ans que je cultive cette variété. Je me suis amusé à la conduire en buisson et à la palisser sur un mur orienté à l'Ouest. Cette plante drageonne un peu, ce qui explique sans doute sa présence dans les haies et sa sauvegarde.

 Ce rosier dont voici le descriptif écrit par Gustave Thierry semble correspondre :

Jenny: N.

Semis de 1834. Première floraison: 1837.

X de Bengale.

Buisson très vigoureux. Feuillage vert foncé, luisant. Ovaire petit, allongé. Sépales apparents. Corolle large, pleine, en forme de coupe, coloris rose vif, centre de la coupe beau lilas.

Cette variété fleurit constamment par bouquets de 7 à 9 fleurs. Elle est une des plus remarquables de ma collection.

La difficulté principale rencontrée face à un rosier consiste à déterminer l'espèce à laquelle il appartient. En effet, pour certaines espèces, c'est assez facile; par contre pour d'autres, les plus nombreuses à mes yeux,  il est impératif d'être méthodique et prudent. Heureusement, pour comprendre les subtilités qui différencient les unes des autres, le catalogue de Prévost fils, de Rouen, édité en 1830 m'aide beaucoup.  En effet, cet ouvrage, rédigé avec la plus grande rigueur, décrit les espèces de façon très précise d'une part,  puis leurs variétés, d'autre part, en soulignant ce qui les caractérise véritablement les unes par rapport aux autres. Je le dis souvent lorsque j'explique ma démarche aux visiteurs du jardin:' avec l'habitude, il faut ne regarder la rose qu'après avoir observé toutes les autres parties du rosier ! '

Prenons un par un, les éléments du descriptif de Gustave Thierry .

X de Bengale:

 Prévost fils distingue cinq espèces parmi les rosiers Indiens (rosiers toujours fleurissant) : rosa indica, rosa semper florens ( ou Bengale), rosa chinensis, rosa lawrenceana et rosa borboniana. Il indique que déjà les croisements entre ses espèces ont atténué pour ne pas dire anéanti les différences entre elles ! Il compte les graines , les styles sur chaque variété qu'il cultive, évoque les difficultés pour avoir une fructification dans la moitié Nord de la France, note les erreurs des botanistes et dit faire de son mieux pour décrire ces cinq espèces.

 Ce rosier est bien un hybride de Bengale: en effet, les Hybrides, dans ce cas, sont à floraison unique au printemps, ont les rameaux sans pubescence avec des aiguillons rouges, un pétiole aiguillonné, un feuillage luisant. Prévost précise que, dans ce cas, les nervures principales sont pubescentes en dessous. D'autre part, il affirme que le corymbe de fleurs est rarement multiple, hors ici G. Thierry précise cette rareté en indiquant que les fleurs sont groupées par 7 ou 9 : ce qui caractérise véritablement ce rosier.

Les réceptacles: j'ai observé qu'ils pouvaient avoir des formes différentes sur le même corymbe comme l'indique Prévost, cela dit une forme apparait le plus souvent comme je l'ai écrit dans le descriptif plus bas.

 Ensuite, la couleur. Parmi les cinquante et une variétés du catalogue de 1830 de Prévost, seules deux sont de teintes lilas mais d'autres critères les écartent. De plus la forme en coupe me paraît pertinente ici. Thierry précise que c'est le centre de la coupe qui est lilas: le rosier que j'ai sous les yeux a en effet les pétales de la circonférence d'une autre teinte qui n'est pas précisée dans le descriptif initial.

Les sépales: dans presque tous ses descriptifs, Thierry annonce que les sépales sont apparentes ou peu apparentes, ou prononcées. J'avoue qu'ici je ne sais pas quoi penser ! De même il décrit souvent le feuillage comme maigre ou grêle, ou étoffé ! Pour le rosier objet de mon étude, les autres éléments caractérisant l'espèce me semblent suffisants pour que je puisse en tirer une conclusion positive face à sa ré-identification .  

 

Descriptif :

- Arbuste sain mesurant deux mètres de hauteur maximum.

- Rameaux:  couleur vert-clair très légèrement bleuâtre, dressés,  se courbant sous le poids des roses et devenant plus foncés l'année suivante en se colorant inégalement de brun rougeâtre .

- Aiguillons: assez nombreux, inégaux, rougeâtres puis roussâtres, les plus grands, mesurant un cm,  sont persistants et deviennent gris roussâtres, les plus petits ne persistent que sur le bois de deux ans, pas au delà; tous très piquants.

- feuille: cinq ou sept folioles ob-ovales le long du rameau, les stipulaires plus petites; ou composée de trois folioles près du bouquet floral; vert franc et foncé dessus, luisante à vieillir, vert clair dessous, dentée finement;  le pétiole, vert très clair dessous et rosâtre au soleil, est garni d'aiguillons et de petit poils glanduleux rougeâtres serrés; il est rouge entre les stipules; elles-mêmes bordées de poils glanduleux rouges. La nervure principale sous la feuille est vert clair, très visible et garnie de petits poils glanduleux. Serrature simple, fine et nue, on observe quelques glandes sur les dents ou le limbe situés à la base des folioles  .

- Bractées: vert clair pouvant être parfois foliacées, jamais présentes sur le pédoncule de la fleur principale mais toujours sur ceux des fleurs secondaires; rougeâtres, bordées également de petits poils glanduleux rougeâtres serrés.

- Pédoncule: long de cinq à huit cm, vert clair, garni de poils glanduleux jusqu'au réceptacle qui est glabre et qui est plus long que large. Ce réceptacle  fructifie rarement et dans ce cas il n'est pas de forme régulière, seule une partie se développe et donne une forme de poire asymétrique de couleur orange. 

-Sépales: trois possèdent des appendices peu nombreux et une pointe à peine foliacée; toutes garnies d'un duvet blanchâtre à l'intérieur et de petit poils glanduleux à l'extérieur.

- Fleurs: de 8 à 10 cm de diamètre s'ouvrant les unes après les autres, et restant ouvertes ensemble plusieurs jours, groupées par 7 ou 9 le plus souvent sur les rameaux vigoureux mais on observe 1, 2 ou 3 fleurs sur les rameaux plus fins; couleur rose vif passant au lilas au coeur, forme de coupe, très pleine avec des pétales cordiformes à onglet blanc, bien rangé en périphérie et ceux du centre plus petits et un peu pliés sur eux-mêmes, ne formant pas une rosette au centre. En année ordinaire l'odeur est parfois égale à celle du foin mouillé, mais cette année(2017) que le printemps fut chaud et sans gelées sur ce rosier, elle fut nettement plus agréable et douce.

- Bouton: pourpre foncé. 

Remarque: Ce rosier est prompt à démarrer en végétation au printemps si bien que presque tous les ans, les boutons floraux les plus précoces, subissent les gelées de début mai et ouvrent avec des pétales périphériques qui ont souffert et qui sont altérés. Ce ne fut pas le cas cette année (2017) où les fleurs furent superbes avec ce printemps chaud et précoce.

Pour obtenir une belle floraison avec ce rosier, il est préférable de le conduire en buisson. Les rameaux à bois constituant les branches charpentières apparaissent après la floraison et doivent être réduits d'un tiers à la fin de l'hiver l'année suivante. Il se développe ainsi trois ou quatre rameaux à fleurs. Il ne faut pas hésiter à supprimer toutes les branches de faible dimension dans le double but d'avoir une floraison de qualité et de stimuler la plante en renouvelant ses branches charpentières. C'est un rosier sain qui préférera une exposition à l'ouest.

Gustave Thierry a-t-il dédié cette rose à Jeanne Duval, nommée parfois Jenny, qui, en cette année 1842, venait de rencontrer Baudelaire ? Pourquoi pas, puisqu'une autre rose du groupe des galliques  apparue au milieu du dix-neuvième siècle porte le nom de 'Jenny Duval'. Par contre, dans son catalogue de 1835, il avait déjà nommé une rose Bengale 'Jenny' qu'il décrivait pleine et carnée et créée en 1834. Cette dernière n'était pas dédiée à Jeanne Duval mais une autre dame qui devait lui être très proche . 

Jeanne Duval, née probablement à Jacmel (Haïti) vers 1820, devient actrice à Paris vers les année 1838 1839. Elle rencontre Baudelaire vers 1842, cette 'vénus noire' disait-on, partage sa vie: ce fut une grande passion pour ce poète puisqu'elle lui inspira de nombreux textes. Le peintre Manet exécuta une œuvre nommée 'La maitresse de Baudelaire',et Courbet dans son tableau intitulé 'L'atelier du peintre' la représente à demi nue près de lui.

Cette femme inspire beaucoup les artistes masculins. On évoque sa chevelure abondante et son visage foncé de créole . Les roses qui lui sont consacrées lui ressemblent, elles sont composées de nombreux pétales et toujours très foncées au centre !

 

Cette deuxième rose connue de Gustave Thierry pourrait-elle être plantée au jardin des plantes de Caen que cette obtenteur a si bien conduit, dans un deuxième temps de sa vie au milieu du XIXème siècle ?

Eric Lenoir.

Jardin des oubliées à Balleroy. (Calvados).

 

 

 

 

 

 

 

 

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