Roses anciennes normandes : " Le Jardin des oubliées "

 

 

 


En quête d'une Rose

 

 

 

 

 

 

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Par ce jeu de mots, il est facile de comprendre que l'identification d'une rose passe par de nombreux faits subjectifs et objectifs  qu'il est impératif de vérifier: c'est une véritable enquête. C'est une quête également tant il m'est important de retrouver ce patrimoine végétal normand.

J'avais pris pour habitude de placer mes boutures de rosiers à l'ombre d'une haie d'Ifs et de les laisser plusieurs années avant de les transplanter ailleurs. Le rosier qui fait l'objet de cet article,  ne m'avait offert là, qu'une maigre floraison uniquement au printemps. Quand je fis l'acquisition de quelques petits jardins, tous abandonnés, autour du 'Jardin des oubliées', je profitais de vider cet espace consacré aux boutures pour libérer de la place et planter ces rosiers ainsi obtenus en périphérie des clôtures de mon nouveau terrain de jeu! Quelle ne fut pas ma surprise en voyant dès la première année que mon protégé refleurissait deux ou trois fois dans une belle saison! J'avais déjà observé que sa couleur, bien que restant foncée, pouvait changer un peu.

Entre temps, une amie qui visite mon jardin régulièrement, me procurait des boutures de rosiers qu'elle avait retrouvées sur la commune de Reviers, près de Creully, Calvados; et prélevées dans des propriétés anciennes. Là,  je constate rapidement qu'une des trouvailles est similaire à mon rosier aux fleurs foncées dont j'avais perdu l'étiquette du lieu de sa découverte. Ce détail est pour moi important, car cela fait deux preuves de la présence de ce rosier dans un périmètre restreint; témoin sans doute d'une certaine popularité et d'une certaine longévité.

De là, commence le long travail d'identification ! Au risque de me répéter,  la difficulté dans cette tâche est de savoir à quelle espèce appartient un rosier. En l'occurrence ici, au premier coup d'œil, je le plaçais soit dans les Hybrides remontants, soit parmi les Bourbon (Rosa borboniana). Trois années maintenant sont passées et ont été consacrées à la vérification de nombreux détails botaniques.

Depuis quelques années je m'amuse à faire un herbier des roses que je découvre, ou bien même des roses normandes connues. Cela m'oblige à décortiquer chaque partie de la plante. Ainsi, j'ai observé une petite particularité à propos des premiers pétales qui apparaissent en périphérie de la fleur et qui bordent les sépales: ils sont coupés en leur milieu (ou presque) d'une petite 'flamme' verte assez épaisse et leur donnent souvent une forme peu orthodoxe ! Cette particularité apparait aussi chez la rose Bourbon que Pierre Oger a nommé 'Docteur Leprestre' en 1852 . Je n'ai pas la prétention de connaître tous les rosiers, mais j'ai voulu vérifier sur d'autres Bourbon si ce phénomène était constant: il semble que ce ne soit toujours pas le cas ! Un rosier Bourbon du nom de 'Prince Charles'(1835)   a aussi, par exemple, cette particularité, il est de Hardy (Jardin du Luxembourg).

Les descriptifs des catalogues d'alors vantent plutôt la forme, la couleur, la vigueur et quelques autres qualités des nouveaux rosiers qui se créaient . Mes recherches aboutissent à une rose de Pierre Oger (Caen)  qui la  décrit  grenat très foncé : c'est la rose 'Deuil de l'Archevêque de Paris'. S' il n'y avait eu que cela jamais je n'aurais pu conclure à l'indentification de cette rose. Mais un catalogue Anglais précise que cette rose dont le nom est bien long, se tient bien en vase et qu'elle change de couleur pour être  cramoisi pourpre  ombré de cramoisi pâle: éléments importants que j'ai vérifiés !  Dans le dictionnaire des Roses de Max Singer 1885, j'ai regardé si il y avait des Bourbon décrit comme grenat foncé: seules 5 ou 6 variétés ont attiré mon attention mais elles semblent disparues aussi ! Les descriptifs y sont très incomplets aussi.  Cette couleur est donc rare chez les Bourbon et seule la variété que je décrit ici peut changer sa couleur comme le disent les Anglais.

Pour être certain de la classification de ce rosier parmi les Bourbon, je profitais du fait que je multiplie les roses de ma collection normande sur porte-greffe, depuis quelques années. Ainsi, j'ai placé les écussons issus de ce rosier sur une ligne entièrement consacrée aux rosiers de ce groupe. Au Printemps, tous les yeux de cette rangée ont démarré en même temps alors que ceux d'à coté appartenant aux hybrides remontants étaient encore en sommeil, sauf un: 'Triomphe d'Avranches' qui se réveillait déjà. Cela ne constitue pas une preuve incontestable mais elle n'est pas incompatible. Par ailleurs, toutes les variétés présentent sur cette rangée à savoir: 'Le bienheureux de la Salle', 'Dr Leprestre', ' Mme Arthur Oger' pour ne citer qu'elles,  ont exactement la même physionomie . Ce n'est qu'après les pincements effectués en juin qu'on voit apparaitre les différences propres aux variétés.

En voici donc un descriptif plus précis:

'Deuil de l'archevêque de Paris '

Bourbon, 1849. Pierre Oger. Caen.

Arbuste très vigoureux et sain.

Rameau dressé, pourpre dans sa jeunesse puis vert jaunâtre empourpré à l'extrémité et vert franc à sa base.

Aiguillons rougeâtres et peu nombreux, presque droits ou à peine crochus, épais et longs d'un centimetre, parfois et surtout vers l'extrémité du rameau entremêlés d'aiguillons plus petits et rares, caducs. Ils deviennent gris-roussâtre clair sur le vieux bois.

Feuille vert foncé composée soit de 5 folioles tout le long du rameau, folioles qui peuvent être donc petites ou grandes;  soit de 3 folioles près du corymbe de fleurs, l'impaire plus grande ob-ovale ou ob-ronde à la base du rameau; les stipulaires, plus petites et ob-ovale; les médiantes ob-ovale; toutes dentées assez régulièrement et accrochées sur un pétioles vert clair dessous et empourpré dessus ainsi qu'entre les stipules; celui-ci garni dessous d'aiguillons petits et peu nombreux et de petits poils glanduleux dessus.

Bractées empourprées dans leur jeunesse, puis vert clair et gardant des traces de pourpre, parfois foliacées; présentes à la base du corymbe et à la base de chaque pédoncule; toutes bordées de poils glanduleux pourpres.

Le réceptacle est vert plus clair et ne se rétrécit pas au collet,  il est plus long que large et quelques rares petits poils glanduleux peuvent s'y placer parfois jusqu'aux sépales; il devient piriforme quand il fructifie.

Sépales: 3 ou 4 simples, auquel cas,  ils sont bordés de cilles blanches en désordre et se terminent en pointe; 1 ou 2 munis de rares appendices linéaires, et bordés dans ce cas de très petits poils glanduleux. Elles sont toutes très légèrement foliacées à la pointe et  persistantes. De petites glandes sont présentent .

Les fleurs pleines, moyennes (7 cm de diamètre) sont placées sur un beau corymbe de 3 à 10 ou 12 fleurs, en moyennes 7; portées par un pédoncule vert clair et empourpré irrégulièrement, long de 3 à 6 cm et garnis de très discrets poils glanduleux jusqu'au réceptacle; elles se penchent sous le poids des pétales comme le fond les Bourbon; selon le degré d'ouverture de la rose, elles passent du grenat très foncé puis vieillissent en devenant cramoisi pourpre  ombré de cramoisi pâle, ce qui donne, au séchage pour l'herbier, des teintes différentes. Le revers des pétales est plus clair.  Le parfum est très léger et par temps froid, presque inexistant, il est ressemblant à celui de la rose ' Dr Leprestre' mais d'intensité  plus faible.

Ce rosier a un comportement de petit grimpant.

Prévost Fils (Boisguillaume prés Rouen) dans son catalogue de 1829, décrit Rosa borboniana : il précise pour conclure que le petit nombre de variétés en fait encore un groupe bien caractérisé. Vingt ans plus tard, connaissant l'engouement des amateurs  pour les Roses remontantes et les multiples mariages qui ont été réalisés, il est facile de comprendre que les critères botaniques sont beaucoup plus dilués. Personne ne conteste, pour ne prendre qu'un exemple de rose  normande , que la variété 'Honorine Brabant' est un Bourbon, pourtant on est un peu éloigné par sa physionomie des autres rosa borboniana !

C'est pourquoi je pense  que le rosier que j'ai sous les yeux et que je cultive maintenant est bien celui de Pierre Oger de Caen. Toutefois, et vous l'aurez compris, compte tenu du fait que les descriptifs de l'époque étaient peu détaillés, il est permis d'avoir un doute persistant !

Ainsi, la rose 'Deuil de l'Archevêque de Paris' que je décris de façon plus précise et dont vous avez la planche botanique jointe, augmente le nombre des roses connues de Pierre Oger qui, à lui seul, en a créé plus d'une centaine et dont une petite dizaine seulement reste connue de nos jours !

Denis Auguste Affre (27/09/1793 - 27/06/1848) , archevêque de Paris fût soucieux de l'évangélisation du prolétariat. Il fût atteint d'une balle lors de la révolte du printemps de 1848 en voulant arrêter les massacres Parisiens qui se perpétraient contre le peuple sur les barricades .

Pierre Oger, par ce choix de dédier une rose à cet archevêque mort au coté des plus humbles et touché par cette tragédie ,  a marqué une fois de plus de sa signature une rose  pour mettre en valeur le courage.

Je suis également très troublé par la toile d'Auguste-Hyacinthe Debay, ci-jointe, où les couleurs de la robe de l'archevêque de Paris semblent avoir inspirer Pierre Oger . Ce dernier avait-il eu des regrets , trois ans plus tard en 1852, pour consacrer une autre rose qu'il nomma 'Nouveau deuil de l'Archevêque de Paris' : elle est décrite pourpre velouté foncé et appartient au même groupe . Elle serait moins double que sa sœur ainée mais plus parfumée. Cette rose est considérée disparue aussi.

Eric Lenoir Jardin des oubliées . BALLEROY

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